Oct. 2017

 

LEILA, 46 ANS

 

 

 

Arrivé le soir, vers 22H30, elle s’endort le nez sur son roman.

Dans la pénombre, Leila à la tête penchée sur son livre.

La bougie se trouvant à ses côtés tremble comme si une fenêtre était ouverte quelque part.

Elle doit se lever tôt demain, elle sait péniblement que dans une heure elle va devoir aller chercher son fils à la gare.

Nao, rentre tous les cinq ou six mois chez sa mère.

Mais cette fois-ci c’est différent.

Il lui a dit : "Je ne viendrai pas seul. Je suis accompagné".

 

Leila est heureuse, elle a hâte de se rendre à la gare.

Elle n’a pas eu plus d’indications. Peut-être un homme ? Une femme ? Quelqu’un d’âgé ou de très jeune ?

C’est peut-être un ami, ou une amie à lui ? Leila s’imagine tout et n’importe quoi.

Vingt minutes viennent de s’écouler, ça fait trois fois qu’elle relit la même page.

Peut-être que finalement cette rencontre la perturbe se dit-elle.

Nao est son fils unique. Le père de Nao est décédé 7 ans après sa naissance.

Leila a laissé Nao rythmer sa vie.

Aller au cinéma, au restaurant, l’amener à des expositions et visiter des musées dès qu’ils pouvaient monter à la capitale, elle a fait en sorte de le combler chaque jour de sa vie, jusqu’au jour où, il y a presque quatre ans maintenant, il s’est envolé du nid.

 

En quatre ans, Leila a déjà acheté une troisième armoire pour la remplir de livres et toujours plus de livres.

C’était un passe-temps à l’époque, c’est devenu une passion au fil des années, et aujourd’hui c’est devenu nécessaire. Vitale.

Elle ne vit plus sans un livre à la main.

Partout, sans arrêt, dès qu’elle a cinq minutes elle ouvre un livre.

Elle vit à travers les personnages, se sent vibrer à la scène d’amour qu’elle relit mot à mot le soir tard.

Elle se sent vivante quand elle lit un roman d’aventures, et le soir dès qu’elle ferme son livre, elle part vivre sa propre histoire, elle se met dans la peau d’un des personnages et refait le scénario; dans ses rêves.

Elle en contrôle le début puis se laisse partir...

 

Leila ne peut plus se passer de lire, après la mort de David, elle n’a jamais voulu rencontrer quelqu’un d’autre.

Maintenant que Nao est parti définitivement de la maison, le besoin de lire ne s’est pas arrêté bien au contraire.

Elle s’est enfermée. Enfermée dans la confortable vie de vivre la vie, à travers des mots et des histoires; bien assise dans son fauteuil, un thé à la main. Ou rien.

Defois elle se dit que ses genoux et toutes ses articulations vont rouiller à force de rester assise et à lire, qu’elle va vieillir prématurément, seule, sans personne. Cela l’angoisse.

Elle ressent cette angoisse quand elle vient de terminer un livre qu’elle a adoré ou pas.

La dernière page du livre elle la lit lentement, très lentement parce qu’elle voudrait que ça ne s’arrête jamais.

Et à la fin de la dernière page, en finissant la dernière phrase, elle sait qu’elle va fermer la quatrième de couverture et tenir le livre fermé dans sa main pendant un moment. Elle sait qu’à ce moment précis elle sera seule dans sa tête.

Elle sera nulle part et surtout immergée dans aucune histoire.

Elle restera là, seule, à la lumière de sa bougie ou du lampadaire cela dépend de l’ambiance de son livre, et elle repensera à ce roman, les moments qu’elle a aimé et ceux qui étaient tristes de ceux qui étaient remplis de bonheur.

Alors Leila avait trouvé une solution pour remédier à ce problème.

 

Lire minimum deux livres en même temps pour ne pas être confronté au "blues de fin".

 

Le temps avait filé, il était l’heure d’aller chercher Nao, elle pose son livre a l’envers sur son chevet pour ne pas perdre sa page.

 

À peine arrivée à la gare, Leila aperçoit son fils au loin accompagné comme il lui avait dit.

Il pleut. Elle fait des appels de phares, Nao reconnaît la voiture au loin et se précipite avec "son accompagnement" en courant vite pour éviter d’être mouillé jusqu'aux os.

La portière s'ouvre, Leila tourne la tête pour découvrir ce fameux inconnu-tant-attendu.